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 Dompter ses instincts [Satsuki Matsuho]

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Iwa
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Message(#) Sujet: Dompter ses instincts [Satsuki Matsuho] Jeu 31 Aoû 2017 - 14:52

Le bruit ininterrompu de la rivière. Le léger bruissement du vent dans les feuillages. Quelques chants timides d'oiseaux. L'effervescence animale d'un printemps doux et fertile. Cette sorte d'excitation générale de la nature, d'agitation universelle de la vie. La course ridicule d'un scarabée sur un tronc. Les battements d'aile frénétiques d'un papillon chancelant dans les airs. Le vol vif des hirondelles, et leur pépiement joyeux. La nage adroite et habile des poissons, leur fusion presque parfaite avec leur élément. Et une certaine chaleur, masquée par des brises fraîches et régulières. La charmante caresse des rayons du soleil ... Tel était le tableau qu'Ao pouvait contempler autour de lui. Il n'en était qu'un détail, perdu au milieu de la toile au milieu d'une multitude.

Il était allongé sur un coin d'herbe, à l'ombre d'un vieux chêne noueux, aux racines puissantes et épaisses et au feuillage fourni par les années. L'endroit lui semblait d'un calme olympien en comparaison de la ville qu'il avait déjà eu l'occasion de visiter. Sa première impression avait été aussi forte qu'il se l'était imaginée, alors qu'il cheminait encore. Iwagakure était une cité animée par la foule. Un centre névralgique de commandement. Ao n'avait jamais connu ça. Il n'avait comme expérience urbaine que celle de Hiruko, sa ville natale à Taiyô no Kuni. Mais là-bas, l'agitation des hommes n'était pas aussi emprunte de fougue. Peut être était-ce dû à une forme d'éloignement géographique de la cité sous-marine avec le reste du monde ... Toujours est-il que la frénésie du village caché avait effrayé Ao. Comme oppressé par ce monde improbable et inconnu, il avait trouvé un refuge dans la fuite vers la nature, un milieu qu'il avait déjà apprivoisé et qui lui inspirait les meilleurs sentiments.

A présent, il était convaincu qu'il s'était laissé guider par un instinct animal enfoui en lui mais qui, du fait de sa nature de Gekei, avait tendance à resurgir dans les moments les plus éprouvants. Et il avait honte d'avoir relâché son emprise sur ses propres sentiments. Perdre le contrôle n'était pas une bonne chose. Comment pouvait-il prétendre être jamais un soldat s'il ne pouvait pas garder l'emprise sur ses sens ? Il serrait dans sa main le bandeau frappé aux armes d'Iwa qu'on lui avait donné quand il s'était enrôlé, dans une caserne d'une ville de Tsuchi qui s'était trouvée sur sa route. Du bout des doigts il caressa l'emblème du village. Qu'avait-il fait des principes que lui avaient enseigné son père et son grand-père ? Où étaient les restes des leçons de ses mentors ? Alors qu'il prétendait les retrouver, vivants ou morts, il oubliait déjà leurs préceptes ... Il se mordit la lèvre inférieure. Cette pensée ne faisait que redoubler sa honte.

Dans cette situation, il ne lui restait que deux solutions: se laisser abattre et se morfondre, ou reprendre son courage à deux mains et aller affronter ce monde qui lui semblait si hostile. Il trouva sa réponse dans son orgueil: celui-ci lui dictait de ne pas se laisser dicter, une fois de plus, par ses émotions et de chasser cette confusion qui le hantait. Il noua donc le bandeau de Shinobi autour de son bras gauche, fermement, se saisit de son sac et reprit le chemin d'Iwagakure.

Les veines de la cité étaient pleines d'un monde grouillant. La comparaison avec une fourmilière, quoiqu'elle ne soit certainement pas très originale, aurait cependant été d'une justesse rigoureuse. Chacun des individus qu'Ao croisait sur son chemin semblait animé uniquement par son propre labeur, ignorant les autres et fendant la foule des badauds pour vaquer à ses occupations. Les uns traînaient des charrettes débordant de victuailles, les autres tenaient leur étal à même la rue, hélant les passants de leurs annonces. Ao marchait lentement. Son regard ne cessait de dériver entre toutes ces figures différentes qu'il voyait autour de lui. Tous ces gens-là n'étaient pas des soldats. Voilà quels seraient les objets de sa protection. Ses brebis, en quelque sorte ... Dont il serait le berger.

"Oh, pardonnez-moi, jeune homme !"

Une vive douleur dans le mollet fit sursauter Ao. Il fit volte-face et commença à glisser sa main dans sa besace, à la recherche d'un kunaï ou d'un shuriken. Sans doute était-ce l'agitation de la cité qui le mettait sur les nerfs. Il comprit qu'il s'était emballé en réalisant qu'il n'avait face à lui qu'un vieil homme au visage affichant une bonhomie certaine, et qui tenait à la main une ombrelle au bout pointu, dont il se servait de canne.

"Je suis tout à fait navré, mon garçon. J'ai dû détourner mon attention un instant et je vous ai piqué avec mon ombrelle. Je ne vous ai pas fait trop mal, j'espère ?"

Ao se détendit un peu. A nouveau, il s'en voulut de s'être laissé dicter son comportement par ses instincts primaires. Intérieurement, il pesta.

"Non, ce n'est rien."

Il salua le vieillard, et reprit son chemin à travers la masse. A vrai dire, la piqûre qu'il avait reçue lui provoquait un certain élancement dans la jambe, mais il mettait cette douleur sur le compte de la surprise. Sans doute se calmerait-elle avec le temps. Il pouvait parier qu'il ne sentirait plus rien dans quelques minutes. Mieux valait concentrer son attention sur la recherche d'un lieu où se restaurer. Le soleil était haut dans le ciel. Et il avait faim.

Il ne tarda pas à trouver une auberge qui l'attirait, tant par son air propret que par les odeurs de bonne cuisine qui en émanaient. Il s'y engouffra, et s'installa à une table isolée, dans un coin de l'unique pièce. L'atmosphère était emprunte de senteurs puissantes. Ao était presque certain que quelqu'un faisait brûler de l'encens. Il reconnaissait le parfum capiteux des bâtonnets en pleine combustion. Une odeur qu'il n'aimait pas vraiment, parce qu'elle était trop chargée et trop pesante. Elle ne l'empêcha cependant pas de se nourrir convenablement, de riz et de poisson cru. Peu nombreux étaient les clients de l'auberge. Le bruit de leurs conversation était comme un murmure dans l'unique pièce. La lumière était basse. Etait-ce la chaleur de l'extérieur ou celle des cuisines qui parvenait jusqu'à lui ? Ao se sentait légèrement étouffé par des bouffées de chaleur qui lui montaient à la tête. Et, pour couronner le tout, sa jambe n'arrêtait pas de lui faire mal. Il se sentait un peu engourdi par l'atmosphère de l'auberge, et ressentait un furieux besoin de respirer un air frais. Il laissa quelques pièces sur sa table, sans prêter trop d'attention à la somme, et sortit, son sac sur les épaules.

Il était presque haletant, à présent. Des gouttes de sueur commençaient à perler sur son front, pour dégouliner lentement le long de son dos. Il avait chaud. Ses accès de chaleur étaient entrecoupés de frissons. Il fallait qu'il s'isole. Son instinct autant que sa raison le lui dictaient, à présent. Et cette douleur dans sa jambe ... Il se dirigea en boitant vers une ruelle ombragée et isolée de la circulation incessante des artères principales, pour se laisser tomber contre un mur. Il poussa un gémissement de douleur, se tenant le genou à pleines mains. Il releva le bas de son pantalon, et jeta un coup d'oeil à sa blessure. Il constata avec horreur qu'elle avait évolué de la façon la plus étrange. Son mollet était maintenant boursouflé, et avait pris une teinte bleutée qui aurait certainement été très belle sur les pétales d'un lys, mais qui, sur l'énorme bosse qui déformait sa jambe, n'inspirait que de la crainte et de l'inquiétude à Ao. Sa respiration s'accéléra encore. Il sentait la panique prendre le dessus, et l'adrénaline se déverser dans son sang. Comment une simple piqûre avait-elle pu dégénérer à ce point ? La réponse qui lui traversa l'esprit lui glaça également le sang. Du poison ?

Il allait appeler au secours quand une main lui couvrit fermement la bouche. C'était une main puissante, à la poigne de fer. Ao se débattit, mais son esprit était trop embrumé pour qu'il puisse véritablement bouger selon son désir. Il ne pouvait pas même développer ses tentacules, pour l'instant cachés sous forme de flagelles au bas de son dos, et qui lui auraient permis à coup sûr de se libérer de l'étreinte soudaine de cette main inconnue.

"Arrête de bouger comme ça, ça sert à rien."

La voix était grave, le ton autoritaire. Mais ces injonctions ne calmèrent pas Ao. Bien au contraire, il redoubla de force dans ses coups de pieds lancés à l'aveuglette, renversant au passage des bouts de ferraille et de tôle qui se trouvaient là, dans un bruit d'enfer.

"Mais il va se calmer, oui !"

Un coup de poing asséné dans le ventre suffit, cette fois, à mettre un terme aux protestations virulentes d'Ao. Il fut étouffé par cette frappe, qui lui coupa le souffle instantanément. Sa vue devint floue. Il se sentit tiré en arrière, plus profondément encore dans la ruelle. Les bruits de l'agitation urbaine s'éloignaient ... Il aurait voulu crier pour appeler à l'aide. Mais il ne tarda pas à plonger dans une inconscience profonde, peuplée uniquement de silence, et d'obscurité totale.
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Iwa
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Message(#) Sujet: Re: Dompter ses instincts [Satsuki Matsuho] Jeu 31 Aoû 2017 - 18:54


Fatiguée, je m’installe plus confortablement sur le rebord du lit. Je m’apaise mentalement et j’ajuste mon esprit, ainsi que j’ai appris à le faire pendant des années de torture avec mon père. J’entre dans une transe légère qui me permet d’ouvrir mon esprit. J’entends le vacarme trépidant de l’hôtel, autour de moi, mais je l’évacue. Je suis tellement épuisée. Je me concentre. J’affermis ma volonté. Je ne vois rien mais je perçois tout. Tout ce qui constitue la chambre. Un environnement boursouflé, rendu obèse par le vice. Recouvert d’une telle croûte de crasse que je peux en goûter la saveur âcre. J’ai l’impression d’examiner un corps en putréfaction. Déjà, j’ai l’impression d’avoir le bout des doigts gluant et souillé, bien que je n’ai encore rien touché.

Cet hôtel, cette ville. Elle me donne des haut-le-cœur. Une vieille citée. Rongée par le soleil. Son haleine tuberculeuse pue la terre surchauffée, la vase et la pierre. L’odeur sèche du commerce, le relent confiné du vice. J’ai peine à le supporter, j’en ai des nausées et l’estomac retourné. Je cuirasse ma volonté. Il y a trop d’informations, trop de signaux émis par trop d’existences. Je dois me focaliser. Quelque chose de spécifique. Je cherche quelque chose de spécifique. Je cherche à repérer la chaleur de mon souffle.

Tellement de voix, tellement de bruit autour de moi. Je suis…

Je suis une femme de chambre. Je m’appelle Urumi ; je suis très belle mais mon amant et protecteur vient de me plaquer. Mes jupes sont surchargées d’un flot de dentelles.

Je suis un ivrogne et je n’ai pas de nom. Je compte ma monnaie sur le comptoir pour voir si j’ai assez pour un dernier verre de saké.

Je suis un voleur et je n’ai pas de nom. Je suis hors d’haleine, j’ai tant couru. Mon estoc est gluant de sang. Je pense à mes parents. Je pense que ma mère va adorer la montre que je viens tout juste de dérober.

Je suis le tenant de l’hôtel et j’ai du mal à m’empêcher de vomir en forçant la porte de l’une des chambres. L’air est noir de mouches. Cela fait trois semaines que personne n’a vu le vieux qui loge là. Je vais devoir appeler la sécurité. Ça pourrait me coûter mon boulot.

Mon esprit inhale la cité. Iwa se prélasse sous un indolent ciel jaune. Le soleil est une boule de flammes fondantes. Une étendue de pierres rouges, de briques rouges et de tuiles rouges qui absorbent la chaleur. Je sens la lumière du soleil sur mon âme. Je hume l'odeur persistante, complexe, féodale de la capitale : encre et aiguilles d'acier, soie, cire, fumée, voiles et paravents, ombres d'un noir de jais et lumière éblouissante.

La cité est labyrinthique, construite de manière anarchique. C'est un dédale byzantin de rues, de ruelles et de bâtisses imbriquées les unes dans les autres, empilées les unes par-dessus les autres, sans logique ni planification, symétrie ou organisation. Mon esprit vagabonde dans les allées sinueuses, passant dans les ombres fraîches de ruelles abritées sous des balcons en encorbellement, traversant de petites cours et des placettes où la lumière du soleil jette de grands carrés d'un blanc aveuglant sur les dalles.

Dans le demi-jour de sa boutique, un marchand remet son registre à jour au rythme des claquements de son boulier. Un vendeur de croustades ronfle sous sa charrette à bras sur laquelle il transporte son four. Le four n'est pas allumé. Personne n'achète des croustades chaudes dans la chaleur de midi. C'est le bon moment pour se reposer avant le coup de feu du soir. Là, de retour du lavoir avec un panier de linge humide sur la tête, une servante se dirige vers la demeure de son maître. Elle se demande si elle va oser s'arrêter un moment pour boire un verre. Venus de l'autre-bout de la rue, deux garçons la croisent avec un chien à leurs côtés. Ils rient d'une plaisanterie que j'analyse mais que je ne parviens pas à comprendre.

Une masse palpitante composées d'individus : certains sont chauds, d'autres froids, certains sont intelligents, d'autres stupides, certains sont prometteurs, d'autres condamnés. Et tous sont contenus à l'intérieur de ce labyrinthe de pierres rouges, de briques rouges et de tuiles rouges, baignées de chaleur.

La foule grogne autour de moi, souffle, tournoie comme une sorte de monstre primordial, en fendant l'air et la poussière. Toute cette agitation évoque une seule et même vie consciente : la condensation de chaque respiration, le sang qui pulsait contre la peau, la chaleur des émotions : colère, haine, gémissements retenus de plaisir ou d'irritation. Là, dans les rues étouffantes, malgré le voile sombre qui obscurcit ma vision, je peux distinguer tout cela. Chaque son étouffé était coups de tonnerre, chaque effleurement était impact violent, et chaque odeur était aussi désagréable à respirer que de la fumée.

Malgré mon infirmité, je gagne en sensibilité, en réflexe mais aussi en imagination. La moindre chose que je perçois est traduite dans mon esprit sous de multiples représentations, tantôt carré tantôt ronde, sous toutes les formes géométriques possibles. Pourtant ce que je perçois de ce qui m'entoure au milieu de cette rue n'est que masse informe et ignoble. Tout est grossier et agressif dans mon esprit. Je m’arrête. J’entends des bruits de luttes. Combien sont-ils ? Qui frappent-ils ?

Je m’engage dans la ruelle avec mon seul bâton d’aveugle pour me guider, frappant les murs pour attirer leur attention sur moi. J’avance péniblement au milieu de ce coupe gorge et percute brutalement de la chair que mon bâton n'avait pas écarté. A la texture et à la fermeté de ses muscles, il me semble que l'individu est un homme. Plus loin, j’entends également le râle caractéristique d’un homme en souffrance. La situation m’échappe mais le contexte n’a que peu d’importance.

    : Part d’ici ou je te jure que tu vas mourir.

Instinctivement je souris. Un homme pouvait être poussé dans certaines directions par la colère la peur ou l’ignorance, mais aucun ne choisirait de nuire à un autre s’il existait une autre voie plus honorable.

Nul ne choisirait l’obscurité si on lui proposait la lumière.

Sauf si celui-ci servait Jashin.
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Message(#) Sujet: Re: Dompter ses instincts [Satsuki Matsuho] Dim 3 Sep 2017 - 19:38

Une voix surgit des ténèbres, comme si elle avait entendu l’appel à l’aide muet qu’Ao n'était parvenu à exprimer que par la pensée. Un instant -sans doute était-ce la fièvre et la confusion du moment qui le faisaient délirer- il pensa que cette voix pouvait bien être celle d’un ange arrivé sur terre pour le libérer de ses maux. Quand bien même le ton employé était dur, et les mots tout aussi hargneux, Ao sentit une source d'espoir rejaillir en lui. Une énergie nouvelle, encore corrompue par le doute, mais pourtant bien réelle, et solide, le poussa à ouvrir à nouveau les yeux, dans un effort cependant assez coûteux, qui arracha un râle au jeune homme.

Il lui fallut un instant pour que sa vue s’habitue à nouveau à la lumière, encore que la ruelle, parce qu’elle était un espace étroit coincé entre de hauts murs qui l’étouffaient de toutes parts, ne baignât pas dans la pleine clarté du jour. Dans cette venelle oubliée par les rayons les moins tenaces du soleil, Ao distingua d’abord la silhouette de celui qui l’avait agressé. C'était une silhouette massive, haute et puissante. L’emprise de la main était toujours aussi solide sur la bouche d’Ao. Quand bien même il aurait voulu la mordre, cette main qui le répugnait par son audace purement criminelle, il n’en n’avait pas la force. Et puis, agir de la sorte aurait été pure déraison … Derrière la silhouette de roc de l’agresseur, une autre se distinguait, mais nettement plus chétive. Ao devina que c'était de celle-ci qu'étaient venus les mots qu’il avait entendus, et qui avaient sonné si doucement à ses oreilles.

Il chercha vaguement à se redresser, mais la prise que son agresseur avait sur lui était encore trop forte pour qu’il puisse s’en dégager. Et puis, son mouvement lui provoqua une vive douleur à la jambe, toute boursouflée et exposée à la souffrance qu’elle était encore. Cet accès soudain de nerfs lui monta aussitôt au cerveau. Il resta un instant hagard, ne percevant plus le monde qu'à moitié. Il entendait le vague murmure d’une conversation, sans pouvoir dire quels en étaient les acteurs ni quel était leur sujet, tant l’abrutissement était fort. Finalement, il retomba dans l’inconscience.

Il lui sembla léger de se plonger à nouveau dans ce monde de repos du corps. Libéré de ses sensations physiques, et particulièrement de la douleur qui lui lancinait la jambe, le monde obscur qui l’entourait dans cette sorte d’ersatz de sommeil lui paraissait bien plus appréciable que le monde réel. Point de souci de vengeance, de quête hasardeuse et de peur de la ville, ici. Tout n'était que quiétude et trêve de l’esprit. Une trêve franchement appréciable pour une âme en peine perdue dans un univers urbain qui lui était tout à fait désagréable. Enfin, Ao retrouvait un semblant de paix. Et il s’y laissait flotter doucement, au hasard des choses, sans que son esprit, trop engourdi, ne puisse vraiment dire ce qu’il se passait. La quiétude l'emportait sur le reste, voilà tout. Pour un temps assez court, cependant.

Quand Ao revint -encore- à lui, la situation était radicalement différente dans la ruelle. Mais, ne brusquons pas les choses et examinons-les bien plutôt à travers le regard du Gekei. À nouveau, ses yeux papillonnèrent pendant un moment avant de rester ouverts fixement, encore qu’ils ne le soient alors qu'à moitié. Aussitôt, la douleur de sa blessure à la jambe remonta tout le long de sa peau, la déchirant sur son passage comme s’il s'était agi de rien d’autre qu’une feuille de papier. Un gémissement faible s'échappa des lèvres du jeune homme. Il serrait les dents si fort qu’il n’aurait pas été très étonnant que l’une d’elle finisse par sauter hors de sa bouche. Une fois les premiers affronts de la souffrance passés, il put à nouveau se concentrer sur ce qui l’entourait et qu’il avait tant de mal à voir nettement. Ses yeux se promenèrent un instant le long des hauts murs qui barricadaient la ruelle avant de trouver à nouveau sur leur chemin une silhouette familière. Le lien s'établit vite entre celle-ci et celle qu’Ao avait déjà remarquée un instant auparavant. Mais … Avait-il à nouveau perdu conscience un instant ? Combien de temps exactement avait duré sa perte de conscience ? Lui-même n’aurait pu le dire, trop perdu qu’il était déjà dans l'état actuel des choses. Deux choses, seulement, lui paraissaient évidentes : l’atmosphère de la ruelle avait changé du tout au tout, et il ne sentait plus l'étreinte pénible de la main autour de sa bouche.

Un simple coup d'œil suffit pour confirmer cette première impression, et toutes les hypothèses qui s’en suivaient logiquement. L’agresseur avait disparu. Il ne restait plus que la silhouette chétive et Ao dans la semi-obscurité des lieux. Et, qui qu’elle soit réellement, cette silhouette était présentement la représentation même des espoirs que pouvait encore se permettre de nourrir Ao. Il se tourna donc vers elle, lentement, péniblement et douloureusement, avant d’articuler tout aussi laborieusement ces quelques syllabes, qui lui semblaient lui coûter des années de sa vie tant l’effort était grand.

“Ai … dez … Moi.”

Il ne s'évanouit pas à nouveau. Mais il était faible, c'était certain. Sa voix même avait l’accent de celle d’un moribond. Et lui-même avait l’impression qu’il pourrait bien mourir sur ces pavés si cette silhouette-là ne lui apportait pas le soutien qu’il lui réclamait.
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Message(#) Sujet: Re: Dompter ses instincts [Satsuki Matsuho] Ven 8 Sep 2017 - 17:02



Spoiler:
 

Il était vivant.

Malgré le feu, contre toute attente il avait survécu. Je me souviens de la fournaise, ou du moins, de fragments de ce qu'elle lui avait fait. Je me rappelle de sa peau que j'avais vu se cloquer, la puanteur de la graisse cuite, la fumée de sa propre chair qui m'emplissait le nez alors que les humeurs bouillaient en lui. Calciné, réduit en cendre, il n'était plus que poussière. Une ombre sans forme, laiteuse.

Et malgré tout...Il était vivant. La fournaise avait disparu. Tout n'était plus que froid et obscurité. Il était très faible. Ses membres supérieurs étaient lourds, et son cœur battait furieusement dans sa poitrine. La fournaise n'avait pas été réelle, ni son calvaire extérieur. L’illusion avait pris fin ainsi que ses hurlements. Qui pouvait savoir quels traumatismes cet homme avait subi ? Il lui était difficile de réfléchir, de raisonner. L'illusion de se faire martyriser la chair et les os était déjà en soi un calvaire suffisant, mais le plus terrifiant était la lente érosion de son jugement, de son moi, de sa confiance à dissocier la réalité de ce qui n'était pas.

Comment se défendre contre son propre esprit, contre ce que lui disaient ses sens ? Il n'existe pas d'armure contre ça, aucun bouclier ni aucune protection, que la force de la volonté, et la faculté à raisonner. Il n'a pas essayé de se lever, il ne possédait plus la force nécessaire. Je n'ai pas crié mon défi ou ma colère. Je n'ai fait que respirer, et laisser la fraicheur de mon esprit empoisonner à nouveau le sien. Et ensuite, en joignant mes doigts pour former un signe, je me suis autorisée à rêver dans son esprit.

Le rêve s'est achevé. Je me suis éveillée en frissonnant. Mes derniers souvenirs résonnaient dans ma tête comme de vieux os entrechoqués, déterrés d'une ancienne sépulture que je croyais oubliée depuis longtemps. Les souvenirs ressurgissent toujours. Ils ne restent jamais tout à fait mort. La première chose dont j'ai pris conscience en revenant à moi fut que ce n'était pas mon appartement. L'air n'avait pas d'odeur, pas de goût. Quand je me suis levée, mes deux pieds ne firent aucun bruit. Je ne sentais pas d’atmosphère, et je respirais pourtant. Mes poumons fonctionnaient comme ils l'avaient toujours fait. Quelque chose de visqueux dégoulinait de mes lèvres. Cette chose était calme et apaisant, ruisselant chaudement jusqu’à ma gorge. Même s'il était difficile d'en juger, il me semblait le reconnaitre. Je ne pouvais pas en être certaine, mais cela ressemblait à du sang.

Je me souviens maintenant. Cet homme m’avait soulevé du sol et plaqué contre le mur. Son premier coup de poing n’avait pas fait si mal. Le deuxième en revanche fit percuter ma tête contre la brique rouge. Et ce n’était pas encore suffisant. J’ai senti son regard animal parcourir mon corps et déferler d’intentions perverses.
    : C’est que t’es plutôt bonne pour une handicapée !

Je me souviens de la fureur qui s’empare de moi. Une fureur primale, alimentée par le chagrin, l’indignation et une haine plus dévorante que tout ce que j’avais pu expérimenter au cours de mon existence. D’un simple mot sortit de ma bouche j’ai torturé son esprit encore et encore jusqu’à ce que ses propres fluides le salissent. Puis il était partit sans dire un mot tandis que je glissais le long du mur, épuisée.

Doucement je me relève. J’essuie mon sang sur mes vêtements puis mes mains tâtonnent pour retrouver mon bâton. Je touche quelque chose de chaud. L’intérieur était solide mais pas comme de la pierre. Plutôt comme de la chair. J’entends cette chose appeler à l’aide d’une voix d’outre-tombe.

Je lève ma main, en regardant cette chose au travers de mes yeux clos, ou les bords de toutes choses sont noirs et incertains. Je caresse ses cheveux. De quelle couleur sont-ils ? Mon sourire s’agrandit et je me surprends moi-même à rêver. A quoi pouvait-il ressembler ? Quelles étaient ses formes et ses courbes ? Ma main descend sur son torse et agrippe son vêtement. Lentement j’approche mon visage du sien. Les angles étaient impossibles, la géométrie dévoyée. La distance ne signifie plus rien, et la perspective est un mensonge. En une fraction de seconde, chacune des lois de la normalité bascula, et l'ordre naturel de l'univers se renversa pour donner naissance à cette vision nouvelle et heureuse.

La ruelle semble palpiter dans toutes les directions à la fois, elle compresse et contracte l'espace d'une manière irréalisable, tandis que les murs ondoient comme ils n'auraient jamais dû pouvoir le faire. La joie et la tristesse, toutes deux m’envahissent brusquement et dans une lenteur féline, je le relève.
    : Je suis désolée je n’ai pas pu l’empêcher de partir…Tout va bien ?

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Message(#) Sujet: Re: Dompter ses instincts [Satsuki Matsuho] Sam 9 Sep 2017 - 19:25

Ao resta un moment muet devant cette scène étrange qui se jouait. Pour la première fois depuis qu'il s'était rendu compte de son existence, il regardait vraiment la jeune fille. Et celle-ci le lui rendait bien. C'était un moment d'observation mutuelle pour les deux Shinobis, encore que leurs façons de portrayer l'autre soient assez différentes. Si Ao se servait de ses yeux principalement, dont le flou commençait à se dissiper et qui retrouvaient peu à peu leur acuité habituelle, il comprenait en revanche que sa sauveuse utilisait ses mains et ses doigts à défaut de pouvoir se servir pleinement de sa vue. Nul besoin d'être un génie clairvoyant pour deviner cela: sa douce caresse et la curiosité de son toucher suffisaient à en dire plus que nécessaire sur son état.

Pendant un instant qui sembla durer une éternité, pleine de souffles mêlés et de regards aveugles échangés dans la semi-obscurité, Ao sentit ses maux s'apaiser légèrement, ou du moins s'effacer derrière un ressenti de calme et de sérénité. Sans doute la prise de conscience de la cécité de la jeune fille n'était-elle pas étrangère à cette soudaine pitié qu'il sentait naître au creux de son estomac. A moins que ce ne soient les marques des coups qu'elle avait reçus, alors que lui était encore dans l'inconscience la plus totale, et qui commençaient déjà à poindre sur sa peau délicatement pâle ? Ao aurait bien voulu, lui aussi, dessiner du bout de ses doigts les traits de ce visage, et, si possible, les délivrer ne serait-ce que pour une seconde de leur douleur.

Il se sentit soulevé de terre. L'effort venait de la jeune fille. Il l'aida de son mieux, s'appuyant de ses bras sur les caisses, barils et autres curiosités toutes purement urbaines qui peuplaient la ruelle. La douleur remontait progressivement. Il avait à nouveau cette désagréable impression d'avoir la jambe d'un mastodonte. Un mastodonte en fin de vie. Mais, étrangement, la seule perspective d'avoir quelqu'un à ses côtés, un allié, qui plus est, lui procurait une vigueur nouvelle. Il s'écrasa maladroitement contre le mur de brique le plus proche pour se tenir appuyé. Sa respiration reprenait une course folle. Il haletait. Inspiration et expiration se suivaient sans s'arrêter, follement, dans la panique du moment. Et ses efforts ne pouvaient rien pour le calmer. Au contraire, il ne faisait que s'étouffer, et les toux qu'il s'arrachait lui-même lui déchiraient la gorge. Ce sentiment de n'avoir plus aucune emprise sur son corps le rendait furieux en même temps qu'il l'effrayait. Il pestait contre sa faiblesse.

A nouveau, ce furent les mots de la jeune fille qui le tirèrent de sa peine. Il leva ses yeux clairs vers elle. Il se surprit à sentir un nuage de tristesse poindre dans son âme. Un sentiment incompréhensible. D'où venait-il ? Pourquoi, en regardant cette fille-là, et malgré son propre état qui était assez critique, devenait-il triste ? Il n'aurait su le dire. Peut être ses sentiments étaient-ils eux aussi en train de partir à vau l'eau. Il resta silencieux un moment. Il ne savait pas trop quoi répondre à la question qu'on lui avait posée. Mais, comme si, à nouveau, son corps et son esprit se scindaient en deux entités différentes, il s'entendit dire:

"Non. Ca ne va pas ..."

Il baissa les yeux vers sa jambe. Elle était toujours aussi gonflée qu'auparavant, à l'endroit du mollet. Une sueur froide le prit.

"Ecoutez ... J'ai besoin d'aide. Il me faut un médecin. Vous ..."

Il s'interrompit. Sans trop vraiment savoir pourquoi. Mais sans doute était-ce l'impression subite de ne pas être seul qui l'arrêta dans ses élégies. Sans doute comprit-il à cet instant précis que, parce qu'elle s'était mise sur son chemin et qu'elle s'était montrée bienveillante à son égard, il avait un devoir de protection envers cette jeune fille.

Alors, il fit ce qu'il y avait de mieux à faire dans cette situation. Il serra les dents, déchira un morceau de son habit pour en garrotter sa jambe maladroitement, et prit la main de la jeune fille dans la sienne.

"Je vais vous guider. Jusqu'à un médecin. On en a besoin ... Tous les deux."

Il ne parlerait plus, cela l'épuisait trop. Il fit quelques pas, s'appuyant sur ce qui lui passait sous la main et gardant toujours un bras contre les murs les plus proches. Le bruit de la foule se rapprochait, et chaque mètre parcouru semblait être une odyssée de plus. Il se laissait porter par les sons de la ville, fermant les yeux, gardant pour lui les gémissements de douleur qu'il aurait voulu crier.

Il fit un pas sur le pavé propre de l'avenue, et attrapa par le col la première personne qui lui passait sous la main.

"S'il vous plaît ... De l'aide ..."

Et il s'effondra sur les dalles, toujours conscient mais à bout de force, sentant plus que jamais sa jambe palpiter sous l'effort. Il en avait trop fait, sans doute.
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Message(#) Sujet: Re: Dompter ses instincts [Satsuki Matsuho] Ven 15 Sep 2017 - 18:28

Je le rattrape avant qu’il ne touche le sol. La situation est critique et je ne suis d’aucune aide. Les blessures qui affligent cet homme me sont inconnues et je peux ressentir le désintérêt flagrant des passants qui nous frôlent sans s’arrêter. Une haleine avinée me fait soudain tressaillir.

— Besoin d’aide Mam’zelle ?

Cet homme me semble vraiment énorme. Je ressens son souffle bien au-dessus de ma tête. Il doit me dominer de toute sa taille. Bien sûr, cela était le cas de tout le monde, mais il doit bien faire dans les deux mètres dix. Je le regarde la tête penchée en arrière sans vraiment savoir ou me focaliser. Même en plein entretien avec un géant, je conserve une posture aussi tenace qu’à l’accoutumée : susceptible et violente, celle d’un coq de combat, toute faite de vigueur et d’allure.

— Nous avons besoin d’un médecin, pouvez-vous nous y conduire ?

— Pour sûr Mam’zelle ! Ton copain n’a pas l’air bien pour sûr ! Suivez-moi mes p’tits gars !

Je soutiens l’homme blessé avec mon bras et commence à marcher en agrippant la manche de notre heureux sauveur à l’accent prononcé. Je me sens aussi mal à l’aise et perdue que précédemment. Je m’engouffre vers une place dégagée, où le trafic piétonnier me semble plus léger, avec l’espoir que cet espace ouvert allait nous permettre de nous remettre les idées en place, peut-être même d’identifier la source de cette agression. L’inconnu s’arrêta brutalement et d’un geste sec se détacha de mon étreinte. Je l’entends partir en courant nous laissant seuls.

C’était comme si le quartier avait pris conscience de notre présence, de notre rôle en tant qu’intrus, et qu’elle était devenue une toile tissée pour nous prendre au piège. Quelqu’un, quelque chose était en train de jouer avec nous. La douleur à l’arrière de mon crâne devient plus intense. Mon estomac ne peut se contenir très longtemps. Je me précipite à l’écart dans une ruelle à l’opposé du quartier et me penche au milieu des ombres pour dégorger le vomi acide que j’expulse comme un geyser, en ayant à peine eu le temps de défaire le bandeau autour de mes yeux. Je tombe à genoux en laissant le jeune blessé à côté, tremblante, et crache pour me nettoyer la bouche. Deux présences, deux hommes qui n’étaient que des ombres, approchent en empruntant la ruelle. Ils ne se précipitent pas, mais leur démarche a quelque chose de décidé. Je me relève et part dans la direction opposée, avec la même vivacité, sans tout à fait courir en soutenant l’homme blessé. Trois autres bruits de pas tournent le coin à l’autre extrémité de la longue ruelle sinueuse et avancent vers moi.

Qui étaient-ils ? Dans mes souvenirs, la ruelle offrent quelques sorties latérales. Je m’engage dans la première et me met à courir sans considération pour les silhouettes qui me barrent la route. J’atteins un cul-de-sac, une cour peut-être. Les pas se rapprochent derrière moi ; je tâtonne contre les murs, j’essaye les portes et les trouve toutes verrouillées, à l’exception de ce qu’il me semble être un lourd portail. Je pousse l’un des battants et plonge avec volupté dans la fraîcheur de la pièce qui se trouve derrière. Je referme derrière moi et tire le verrou. J’attends, en prêtant l’oreille aux pas étouffés et aux voix que j’entends dehors.

Une main gigantesque, gantée d’acier, sort de l’obscurité pour m’attraper par le cou. Elle me retourne et me plaque violemment contre le mur, en me maintenant par la gorge. Je suffoque. Mes pieds se décollent du sol. La main d’acier me presse contre le mur, dont les briques de terre cuite me raclent le dos.

— J’ai comme l’intuition, dit une voix profonde sortie de la pénombre, que t’es bien dans la merde, Gekei Ao.

Gekei Ao ? C’était son nom ?

— C… C’est possible, m’étranglais-je sous sa poigne. Même s… Si cela dépend de qui vous êtes.

— Qui je suis ? Tu vas apprendre à me connaitre salope.

Et tout deviens sombre.
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Message(#) Sujet: Re: Dompter ses instincts [Satsuki Matsuho] Sam 30 Sep 2017 - 18:05

Ao s'était laissé guider aveuglément. Il n'avait entendu que partiellement les quelques mots échangés entre sa protectrice anonyme et l'inconnu. Ses oreilles sifflaient désagréablement d'un brouhaha constant. Etait-ce l'agitation de la ville qui lui vrillait soudainement les tympans ? Il avait l'impression que sa tête se remplissait de ces bruits parasites, qui chassaient peu à peu toutes ses pensées. Il n'arrivait à se concentrer sur rien et ne trouvait aucun fil conducteur dans les réflexions fugaces qui lui passaient par l'esprit l'espace d'un instant avant de disparaître aussi soudainement qu'elles étaient arrivées. Rien d'autre qu'une nausée persistante qui lui remuait les tripes. Et cette douleur toujours plus aiguë à la jambe. Et le bruit. Et la nausée. Et la douleur ...

Une nouvelle voix l'avait tiré de son état second. Une voix rauque, puissante, et pas inconnue. Ao rouvrit les yeux, et découvrit d'un regard vacillant ce nouvel endroit où on l'avait traîné. La lumière est rare. Seuls quelques rais parviennent dans ce qui semble être une pièce cloisonnée au possible et absolument calfeutrée. Et au milieu de cette semi-obscurité se dessine une silhouette. Une silhouette massive, grotesquement grande, en tenant une autre du bout du bras. Celle-ci est plus frêle, infiniment plus fragile. Ao reconnut avec une sueur froide les contours du corps faiblard qui l'avait sorti d'une mauvaise situation quelques instants plus tôt, qui semblaient déjà être une éternité.

Alors, un étrange phénomène se produisit. Un expert du fonctionnement du corps humain seul aurait pu dire quels en étaient la cause et les moyens. Un flux d'adrénaline se répandit dans le sang d'Ao, traversant son corps d'une sueur froide aussitôt suivie d'une chaleur intense. Une chaleur bien différente de la fièvre maladive qu'il avait déjà sentie. Cette fois, il reconnaissait bien l'ardeur de l'instinct combatif. La bestialité. Le sang chaud animal. Celui-là même dont il aurait tant voulu contrôler le bouillonnement dans ses veines, et qui, à présent, chassait jusqu'à la douleur qui lui avait lacéré la jambe. Comme éveillé à un mode de réalité jusque-là imperceptible, Ao redécouvrait ses sens dans leur plein fonctionnement. Il distinguait nettement les figures humaines dans la salle baignée de rien. Il sentait les effluves transpirantes, entendait les gémissements, les souffles. Tout redevenait clair. Et une pensée l'animait à présent: protéger celle qui l'avait protégé, dans un juste retour des choses.

Ses tentacules jaillirent d'un seul coup, et se ruèrent vers le bras qui retenait la jeune fille. Sans doute l'effet de surprise fut-il pour beaucoup dans la réussite de cette offensive. La main de fer lâcha sa proie, qui retomba dans les ventouses d'Ao. Avec deux de ses tentacules, il avait retenu la chute de sa protectrice. Les six autres étaient employés à donner l'assaut. Et si la surprise du premier instant avait été efficace, il s'agissait maintenant de jouer un combat contre un adversaire prêt à réagir et en bonne forme physique. Sur ce point, Ao était désavantagé. Car, s'il avait oublié sa douleur, occultée derrière un voile d'animosité, son corps n'en restait pas moins affecté par les blessures. Ses membres visqueux fondaient avec des coups puissants en direction du colosse. Celui-ci parait les coups ou les esquivait avec une agilité surprenante pour un homme de sa carrure. Si Ao avait été dans son état normal, il aurait facilement déduit de ces réflexes qu'il avait face à lui un Shinobi entraîné, et un bon.

De deux de ses tentacules, il retint un bras qui tentait de le frapper. Deux autres firent de même pour une des jambes, et bientôt l'adversaire se retrouva complètement immobilisé par les appendices gluants d'Ao. Celui-ci bondit alors sur sa proie avec maladresse, et lui décocha au menton un uppercut remarquable. Ses tentacules relâchèrent leur emprise sur leur prisonnier, et avant qu'il n'ait le temps de réagir, elles lui perçaient l'estomac à l'unisson dans un craquement d'os broyés et d'organes écrasés. Le colosse vacilla un instant. Son regard devenu vitreux traduisait l'incompréhension la plus totale. Son sursis dura quelques secondes, avant qu'il ne s'écroule une dernière fois. Le trou béant dans son torse exhalait déjà l'odeur si puissante du gibier.

Ao sentait ses tempes battre violemment. Il haletait. Ses prunelles brillaient encore de la lueur si particulière que seul l'attrait du combat pouvait allumer. Une lueur farouche, vive, et si dangereuse. Mais en voyant le corps de la jeune fille posé doucement dans un coin de la pièce sombre, sans connaissance, il retrouva aussitôt son calme. Ses tentacules se rétractèrent jusqu'à disparaître dans le creux de sa colonne vertébrale, comme à leur habitude. Il fit mine de s'agenouiller au chevet de sa protectrice, mais sa blessure à la jambe le rappela vite à l'ordre. Dès que son genou toucha le sol, la douleur revint, plus puissante que jamais, et se diffusa à la vitesse de l'éclair à travers tous ses nerfs. Il grinça des dents, et se laissa tomber aux côtés de la jeune fille.

Son regard était fixé vers le plafond. Il haletait toujours. Il ne sentait pas encore le remords du meurtre. Seule l'odeur du sang chaud et sa souillure l'affectaient, pour l'instant. Mais c'était déjà bien suffisant.
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Message(#) Sujet: Re: Dompter ses instincts [Satsuki Matsuho]

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Dompter ses instincts [Satsuki Matsuho]

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